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G. Flaubert : correspondances

 
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Kwizera
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PostPosted: Sat 22 Sep - 12:07    Post subject: G. Flaubert : correspondances Reply with quote

à Maxime Du Camp (21/10/1851)


[...]

Si je publie, ce sera le plus bêtement du monde, parce qu'on me dit de le faire, par imitation, par obéissance et sans aucune initiative de ma part. Je n'en sens ni le besoin ni l'envie. Et ne crois-tu pas qu'il ne faut faire que ce à quoi le coeur vous pousse ? Le poltron qui va sur le terrain, poussé par ses amis qui lui disent : "il le faut !" et qui n'en a pas envie du tout, qui trouve que c'est très bête, est, au fond, beaucoup plus misérable que le franc poltron qui avale l'insulte et reste tranquillement chez lui. Oui, encore une fois, ce qui me révolte c'est que ça n'est pas de moi, que c'est l'idée d'un autre, des autres, preuve peut-être que j'ai tort. Et puis, regardons plus loin : si je publie, ce ne sera pas à demi. Quand on fait une chose, il la faut bien faire. J’irai vivre à Paris pendant l’hiver. Je serai un homme comme un autre ; je vivrai de la vie passionnelle, intriguée et intrigante. Il me faudra exécuter beaucoup de choses qui me révolteront et qui d’avance me font pitié. Eh bien ! suis-je propre à tout cela, moi ? Tu sais bien que je suis l’homme des ardeurs et des défaillances. Si tu savais tous les invisibles filets d’inaction qui entourent mon corps et tous les brouillards qui me flottent dans la cervelle ! J’éprouve souvent une fatigue à périr d’ennui lorsqu’il faut faire n’importe quoi, et c’est à travers de grands efforts que je finis par saisir l’idée la plus nette. Ma jeunesse m’a trempé dans je ne sais quel opium d’embêtement pour le reste de mes jours. J’ai la vie en haine. Le mot est parti, qu’il reste ! Oui, la vie, et tout ce qui me rappelle qu’il faut la subir. C’est un supplice de manger, de m’habiller, de tenir debout. J’ai traîné cela partout, en tout, à travers tout, au collège, à Paris, à Rouen, sur le Nil, dans notre voyage. Nature nette et précise, tu t’es souvent révolté contre ces normandismes indéfinis que j’étais si maladroit à excuser et tu ne m’as pas épargné les reproches !


Crois-tu que j’aie vécu jusqu’à trente ans de cette vie que tu blâmes, en vertu d’un parti pris et sans qu’il y ait eu consultation préalable ? Pourquoi n’ai-je pas eu des maîtresses ? Pourquoi prêchai-je la chasteté ? Pourquoi suis-je resté dans ce marais de la providence ? Crois-tu que je serais sans vigueur et que je ne serais pas bien aise de faire le beau monsieur là-bas ? Mais oui, ça m’amuserait assez. Considère-moi et dis-moi si c’est possible. Le ciel ne m’a pas plus destiné à tout cela qu’à être beau valseur. Peu d’hommes ont eu moins de femmes que moi. C’est la punition de cette beauté plastique qu’admire Théo, et si je reste inédit, ce sera le châtiment de toutes les couronnes que je me suis tressées dans ma primevère. Ne faut-il pas suivre sa voie ? Si je répugne au mouvement, c’est peut-être que je ne sais pas marcher. Il y a des moments où je crois même que j’ai tort de vouloir faire un livre raisonnable et de ne pas m’abandonner à tous les lyrismes, violences, excentricités, philosophico-fantastiques qui me viendraient. Qui sait ? Un jour j’accoucherais peut-être d’une œuvre qui serait mienne, au moins.

J’admets que je publie. Y résisterais-je ? De plus forts y ont péri. Qui sait si au bout de quatre ans je ne serais pas devenu un crétin ? J’aurais donc un autre but que l’Art même ? Seul, il m’a suffi jusqu’à présent et, s’il me faut quelque chose de plus, c’est que je baisse ; et si ce quelque chose d’accessoire me fait plaisir, c’est que je suis baissé. La peur que ce ne soit le démon de l’orgueil qui parle m’empêche de dire tout de suite : Non, mille fois non ! Comme le colimaçon qui a peur de se salir sur le sable ou d’être écrasé sous les pieds, je rentre dans ma coquille. Je ne dis pas que je ne sois point capable de toute espèce d’action, mais il faut que ça dure peu et qu’il y ait plaisir. Si j’ai la force, je n’ai pas la patience, et c’est la patience qui est tout. Saltimbanque, j’aurais bien levé des fardeaux, mais je ne me serais jamais promené en les portant du bout du poing. Cet esprit d’audace et de souplesse déguisées, de savoir-vivre, qu’il faut, l’art de la conduite, tout cela m’est lettre close, et je ferais de grandes sottises. Dans ta dernière nouvelle, tu as supprimé deux passages que tu considérais comme scabreux ; c’est une concession humiliante qui m’a irrité contre toi. Je ne suis pas certain de ne pas t’en vouloir encore, et il est possible que je ne te pardonne jamais.


La Muse me reproche « le cotillon de ma mère ». J’ai suivi ce cotillon à Londres, et il m’accompagnerait bien à Paris. Oh ! si tu me débarrassais de mon beau frère et de … , combien je sentirais peu le voisinage de ce cotillon ! Hier, j’ai parlé longuement de tout cela avec ma mère. Elle est comme moi, elle n’a pas d’avis. Son dernier mot a été : « Si tu as fait quelque chose que tu trouves bon, publie-le. » Me voilà bien avancé ! Au reste, je te donne tout ce qui précède comme un thème à méditation. Seulement médite et considère-moi entier. Malgré ma phrase de L’éducation sentimentale : « Dans les confidences les plus intimes, il y a toujours quelque chose qu’on ne dit pas », je t’ai tout dit, autant qu’un homme peut être de bonne foi avec un lui-même. Il me semble que je le suis. Je t’expose mes entrailles. Je me fie à toi, je ferais ce que tu voudras. Je te remets mon individu, dont je suis harassé. Je ne me doutais guère, quand j’ai commencé ma lettre, que j’allais te dire tout cela. Ça est venu ; que ça parte. Nos prochaines causeries en seront peut-être simplifiées. Adieu, je t’embrasse avec un tas de sentiments.  

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Ichimaru Gin
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Kwizera
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PostPosted: Sat 22 Sep - 12:08    Post subject: G. Flaubert : correspondances Reply with quote

à Louise Collet, janvier 1854


[...]

A propos des hommes, permets-moi de te citer tout de suite, de peur que je ne les oublie, deux petites aimables anecdotes. Premier fait : on a exposé à la morgue, à Rouen, un homme qui s'est noyé avec deux enfants attachés à la ceinture. La misère ici est atroce. Des bandes de pauvres commencent à courir la campagne les nuits. On a tué à StGeorges, à une lieu d'ici, un gendarme. Les bons paysans commencent à trembler dans leur peau. S'ils sont un peu secoués, cela ne me fera pas pleurer. Cette caste ne mérite aucune pitié. Tous les vices et toutes les férocités l'emplissent. Mais passons.

Deuxième fait, et qui démontre comme quoi les hommes sont frères. On a exécuté ces jours ci, à Provins, un jeune homme qui avait assassiné un bourgeois et une bourgeoise, puis violé la servante sur place et bu toute la cave. Or, pour voir guillotiner cet excentrique, il est arrivé dans Provins, dès la veille, plus de dix mille gens de la campagne. Comme les auberges n'étaient pas suffisantes, beaucoup ont passé la nuit dehors et ont couché dans la neige. L'affluence était telle que le pain a manqué.

O suffrage unniversel ! Sophistes ! O charlatans ! Déclamez donc contre les gladiateurs et parlez moi du progrès ! Moralisez, faites des lois, des plans ! Reformez-moi la bête féroce. Quand bien même vous auriez arraché les canines du tigre, et qu'il ne pourra plus manger que de la bouillie, il lui restera son coeur de carnassier ! Et ainsi la cannibale perce sous le bourgeron populaire, comme le crâne du Caraïbe sous le bonnet de soie noire du bourgeois. Qu'est ce que tout cela nous fout ? Faisons notre devoir, nous autre. Que la Providence fasse le sien !

[...]


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Kwizera
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PostPosted: Sat 22 Sep - 12:08    Post subject: G. Flaubert : correspondances Reply with quote

à Mlle Leroyer de Chantepie, 18/05/1857


[...]

Les gens légers, bornés, les esprits présomptueux et enthousiastes veulent en toute chose une conclusion ; ils cherchent le but de la vie et la dimension de l'infini. Ils prennent dans leur pauvre petite main une poignée de sable et ils disent à l'Océan : "Je vais compter les grains de tes rivages." Mais les grains leur coulent entre les doigts et comme le calcul est long, ils trépignent et ils pleurent. Savez vous ce qu'il faut faire csur la grève ? Il faut s'agenouiller ou se promener. Promenez vous.

Aucun grand génie n'a conclu et aucun grand livre ne conclut, parce que l'humanité elle même est toujours en marche et qu'elle ne conclut pas. Homère ne conclut pas, ni Shakespeare, ni Goethe, ni la Bible elle même. Aussi ce mot fort à la mode, "le problème social", me révolte profondement. Le jour où il sera trouvé, ce sera le dernier de la planete.

[...]



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Kwizera
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PostPosted: Tue 25 Mar - 01:03    Post subject: G. Flaubert : correspondances Reply with quote

Pourquoi écrire ces pages ? A quoi sont elles bonnes ? - Qu'en sais-je moi même ? Cela est assez sot, à mon gré, d'aller demander aux hommes le motif de leurs actions et de leurs écrits. - Savez vous vous même pourquoi vous avez ouvert les misérables feuilles que la main d'un fou va tracer ?

Un fou! cela fait horreur. Qu'êtes-vous, vous, lecteur? Dans quelle catégorie te ranges-tu? dans celle des sots ou celle des fous? - Si l'on te donnait à choisir, ta vanité préférerait encore la dernière condition. Oui, encore une fois, à quoi est-il bon, je le demande en vérité, un livre qui n'est ni instructif, ni amusant, ni chimique, ni philosophique, ni agricultural, ni élégiaque, un livre qui ne donne aucune recette ni pour les moutons ni pour les puces, qui ne parle ni des chemins de fer, ni de la Bourse, ni des replis intimes du cœur humain, ni des habits moyen âge, ni de Dieu, ni du diable, mais qui parle d'un fou, c'est-à-dire le monde, ce grand idiot, qui tourne depuis tant de siècles dans l'espace sans faire un pas, et qui hurle, et qui bave, et qui se déchire lui-même?
Je ne sais pas plus que vous ce que vous allez dire, car ce n'est point un roman ni un drame avec un plan fixe, ou une seule idée préméditée, avec des jalons pour faire serpenter la pensée dans des allées tirées au cordeau.
Seulement je vais mettre sur le papier tout ce qui me viendra à la tête, mes idées avec mes souvenirs, mes impressions, mes rêves, mes caprices, tout ce qui passe dans la pensée et dans l'âme; du rire et des pleurs, du blanc et du noir, des sanglots partis d'abord du cœur et étalés comme de la pâte dans des périodes sonores, et des larmes délayées dans des métaphores romantiques. Il me pèse cependant à penser que je vais écraser le bec à un paquet de plumes, que je vais user une bouteille d'encre, que je vais ennuyer le lecteur et m'ennuyer moi-même; j'ai tellement pris l'habitude du rire et du scepticisme, qu'on y trouvera, depuis le commencement jusqu'à la fin, une plaisanterie perpétuelle, et les gens qui aiment à rire pourront à la fin rire de l'auteur et d'eux-mêmes.

On y verra comment il y faut croire au plan de l'univers, aux devoirs moraux de l'homme, à la vertu et à la philanthropie, - mot que j'ai envie de faire inscrire sur mes bottes, quand j'en aurai, afin que tout le monde le lise et l'apprenne par cœur, même les vues les plus basses, les corps les plus petits, les plus rampants, les plus près du ruisseau.

On aurait tort de voir dans ceci autre chose que les récréations d'un pauvre fou! Un fou!
Et vous, lecteur, vous venez peut-être de vous marier ou de payer vos dettes?

II

Je vais donc écrire l'histoire de ma vie. - Quelle vie! Mais ai-je vécu? je suis jeune, j'ai le visage sans ride et
le cœur sans passion. - Oh! comme elle fut calme, comme elle paraît douce et heureuse, tranquille et pure!
Oh ! oui, paisible et silencieuse, comme un tombeau dont l'âme serait le cadavre.

À peine ai-je vécu: je n'ai point connu le monde, c'est-à-dire je n'ai point de maîtresses, de flatteurs, de domestiques, d'équipages; je ne suis pas entré (comme on dit) dans la société, car elle m'a paru toujours fausse et sonore, et couverte de clinquant, ennuyeuse et guindée.

Or, ma vie, ce ne sont pas des faits; ma vie, c'est ma pensée. Quelle est donc cette pensée qui m'amène maintenant, à l'âge où tout le monde sourit, se trouve heureux, où l'on se marie, où l'on aime, à l'âge où tant d'autres s'enivrent de toutes les amours et de toutes les gloires, alors que tant de lumières brillent et que les verres sont remplis au festin, à me trouver seul et nu, froid à toute inspiration, à toute poésie, me sentant mourir et riant cruellement de ma lente agonie, comme cet épicurien qui se fit ouvrir les veines, se baigna dans un bain parfumé et mourut en riant, comme un homme qui sort ivre d'une orgie qui l'a fatigué?

Oh ! comme elle fut longue cette pensée! Comme une hydre, elle me dévora sous toutes ses faces. Pensée de
deuil et d'amertume, pensée de bouffon qui pleure, pensée de philosophe qui médite...


Flaubert, mémoires d'un fou  

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