Author:Kwizera Posted:Sun 6 Dec - 19:23Francis Ponge
BERGES DE LA LOIRE
(Roanne, le 24 mai 1941)
Que rien désormais ne me fasse revenir de ma détermination : ne sacrifier jamais l'objet de mon étude à la mise en valeur de quelque trouvaille verbale que j'aurai faite à son propos, ni à l'arrangement en poème de ces trouvailles.
En revenir toujours à l'objet lui-même, à ce qu'il a de brut, de différent : différent en particulier de ce que j'ai déjà (à ce moment) écrit de lui.
Que mon travail soit celui d'une rectification continuelle de mon expression (sans souci a priori de la forme de cette expression) en faveur de l'objet brut.
Ainsi, écrivant sur la Loire d'un endroit des berges de ce fleuve, devrai-je y replonger sans cesse mon regard, mon esprit. Chaque fois qu'il aura séché sur une expression, le replonger dans l'eau du fleuve.
Reconnaître le plus grand droit de l'objet, son droit imprescriptible, opposable à tout poème... Aucun poème n'étant jamais sans appel a minima de la part de l'objet du poème, ni sans plainte en contrefaçon.
L'objet est toujours plus important, plus intéressant, plus capable (plein de droits) : il n'a aucun devoir vis-à-vis de moi, c'est moi qui ai tous les devoirs à son égard.
Ce que les lignes précédentes ne disent pas assez : en conséquence, ne jamais m'arrêter à la forme poétique - celle-ci devant pourtant être utilisée à un moment de mon étude parce qu'elle dispose d'un jeu de miroirs qui peut faire apparaître certains aspects demeurés obscurs de l'objet. L'entrec...
Je vais renaître sans coeur,
toujours dans le même univers,
toujours pourtant la même tête,
les mêmes mains,
peut-être changées de couleurs,
mais cela même ne me consolerait point.
Je serai cruel et seul
et je mangerai des couleuvres
et des insectes crus.
Je ne parlerai à personne,
sinon en paroles d'insectes
ou de couleuvres nues,
en mots qui vivront et riront malgré moi.
En réalité, dit Dondog, j'ai bien quelques souvenirs encore, mais je n'ai toujours pas assez de force pour évoquer cette nuit-là. Je n'ai envie ni de fouiller dans les restes d'images qui y ont été enfouies, ni d'inventer des images afin de les plaquer sur ces restes. Au fond, je n'ai pas envie de parader avec ma parole comme si j'avais vraiment survécu.
Un jour, dit-il soudain, mais il ne continue pas.
Il se tait. Depuis cette nuit-là, il y a très souvent quelque chose qui se bloque dans le discours ou la mémoire de Dondog.
Parfois on comprend pourquoi il s'interrompt, et parfois non.
Un jour, vingt ou vingt-cinq ans plus tard, dit soudain Dondog, ou peut-être trente, trente-deux ans, qu'importe, alors que je me retrouvais une fois de plus en compagnie de Schlumm dans le seul endroit où nous pouvions nous rencontrer, au coeur de l'espace noir, en symbiose avec l'espace noir et avec Schlumm lui-même, j'ai demandé à Schlumm ce que je n'avais pas osé lui demander encore, parce que jusque-là j'avais fait en sorte de ne pas raviver inutilement sa douleur. Je lui ai demandé de rappeler à sa mémoire, et donc à la nôtre, quelques images significatives de cette nuit-là.
- Quand j'avançais dans les rues obscures ? souffla Schlumm. Quand je marchais dans le noir après être descendu de la péniche, c'est cela que tu veux revoir ? ... Ou la suite, rue du Onzième Ligeri ? ... Ou quand Gabriella Bruna m'a retrouvé au bas d'un mur, et qu'elle a été surprise dans la lumière des phares ? ...
- Comme tu veux, dis-je.
- Je préfère ne pas en parler, dit Schlumm. Pas encore. Ce n'est pas encore m...
La semaine qui suivit fut interminable. J'ignorais ce qu'était devenu Varlet et il m'arrivait de penser que je n'aurais plus jamais de ses nouvelles. De plus, à partir du vendredi, il commença à pleuvoir si fort que le parc se changea en marécage. J'étais condamné à rester dans la vieille maison et m'y ennuyais fermement. Le samedi soir, vers vingt heures, j'avais achevé un maigre dîner lorsque soudain le klaxon d'une voiture résonna à la grille. Somerset jeta une pèlerine sur son dos et, galoches aux pieds s'élança à travers la pluie et la nuit tombante afin de se rendre compte qui appelait ainsi. Je regardai distraitement à travers les vitres. "Un automobiliste égaré qui demande la route de Birmingham...", pensai-je.
Mais bientôt Somerset revint essoufflé, trempé mais exalté : "C'est Jonathan ! Il est revenu ! Avec une dame... - Avec une dame ?" répétai-je. Puis, secouant ma torpeur : "Somerset, prenez les parapluies qui sont dans le vestibule et allez les rejoindre !" Il s'empressa et, quelques minutes plus tard, je vis arriver dans l'allée Jonathan qui abritait du déluge, comme il le pouvait, une jeune femme toute vêtue de blanc qui poussait des petits cris dès qu'elle marchait dans une flaque. Ils s'engouffrèrent dans le vestibule et commencèrent à s'ébrouer.
"Avez-vous reçu mon télégramme ? demanda Varlet. - Aucune nouvelle !" répondis-je. Il ôta sa veste qui ruisselait d'eau et la confia à Somerset, puis s'adressant à la jeune femme : "Chère amie, permettez-moi de vous présenter mon ami, mon frère et mieux que cela, mon complice. Il se nomme Cyril." Et, en se tournant vers moi : "Cher Cyril, je vous présente mon excellente amie Margaret Warner ! - Oh ! je suis...