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Jean Grosjean

 
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Kwizera
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PostPosted: Thu 20 Sep - 19:28    Post subject: Jean Grosjean Reply with quote

« On a dit que mes récits étaient une stratégie contre le grand récit. Je raconte les événements dans un ordre chronologique. Je n’essaie pas de faire du faux, des surprises, je suis un ordre, un ordre qui ne dépasse pas la vie d’un homme. On n’a pas d’expérience autre que la sienne, c’est-à-dire celle qui va à travers notre durée. Le reste, on ne l’a que par truchements de l’expérience des autres. Quand on a des souvenirs, on ne les a pas dans l’ordre. Mon père disait toujours quand il voyait ce qu’on faisait, qu’il avait fait lui-même, que son expérience ne servira à personne. On a besoin de refaire les mêmes expériences, même si on les vit ailleurs. Lire les expériences des autres procure une espèce d’économie : on ne poussera pas plus loin quelque chose que l’on sait aller droit à la catastrophe. La culture, c’est s’économiser une partie des mauvaises expériences... »
 



  Entretien avec B. Farissi, C. Gallaire & P. Leray, Avant-lès-Marcilly, 2000.
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Kwizera
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PostPosted: Thu 20 Sep - 19:28    Post subject: Jean Grosjean Reply with quote

« Un livre, qu'on le lise ou qu'on l'écrive, doit être soluble dans la vie. On doit pouvoir à chaque page lever les yeux sur le monde ou se pencher sur un souvenir pour vérifier le texte »
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denis_h


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PostPosted: Mon 24 Sep - 21:27    Post subject: Jean Grosjean Reply with quote

notre ami seriel est lui aussi un admirateur de grosjean. pour ma part je n'ai lu que sa traduction du nouveau testament.

dh
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Kwizera
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PostPosted: Sun 27 Jul - 13:08    Post subject: Jean Grosjean Reply with quote

Le désordre

Avec ce peu de temps qui m'est alloué
peu me soucie le désordre que crée
l'ordre de branle-bas. Perdue d'avance
chaque bataille. Admirez la malchance,
la gare éteinte et les trains déraillés,
les ponts pendus sur les astres noyés.
La nue s'effondre où se perchaient les dieux.
Notre avenir est bien plus ancien qu'eux.


Jean Grosjean, La rumeur des cortèges

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Kwizera
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PostPosted: Sun 27 Jul - 13:09    Post subject: Jean Grosjean Reply with quote

Heureuse la nuit


Heureuse la nuit dont tremblait la Grande Ourse sous des cimes renversées dans un canal quand j’écoutais à travers tes chuchotements se lever ma fièvre.

Jamais ténèbres ne furent plus vastes qu’à l’heure où j’entendis s’éloigner de moi mon âme avec tes pas dont l’écho décroissant revenait par les rues d’une ville morte battre mon cœur.

Trahissais-tu les plaines solaires de juin et leur ciel en touffe de bleuets sur les clochers, la nuit où tu allumas entre les maisons le grand feu blanc d’une aube sans sommeil ?

Pouvais-je, contre une falaise que flagellaient les fruits malingres et les feuilles émaciées, ne pas tressaillir à cette lueur dont tu inventas de poser le silence sur mes abîmes ?

Aucun nuage, nul busard, pas un akène n’osait voguer quand s’arrêta l’automne au déclin d’un décours parmi son butin chamarré pour te sourire avec sa lèvre d’or.

Un soir hélas, vents et loups ameutés jetèrent si haut leurs cris de sacrificateurs que j’ai dû te ravir à travers les étincelants décombres des lustres décembraux.
 


Jean Grosjean, Elegies
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Kwizera
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PostPosted: Sun 27 Jul - 13:09    Post subject: Jean Grosjean Reply with quote

Quem Quaertis ?



Paroles comme en a le vent dans les arbres ! Je n'étais attentif qu'à l'image du silence, mais si tu la déchires comme me taire ?

Du souffle de ses naseux un cheval disperse l'ataraxie de l'onde, et voici le couchant flamber sur la croupe dans l'entrée de l'écurie.

Eau verte, linge bleu dans l'eau, la joubarde du toit, une algue au fond du ciel, rien, mais soudain l'horizon avec son feu sur nous c'est trop.

Les corbeaux viennent nuiter dans les têtes des trembles sur qui le dieu carde une laine de buées lumineuses. Tu ne t'en iras pas.

L'encens que tes pieds lèvent du chemin se confond à la vapeur du soir mais il y a un feu derrière.

Le voiles-tu, les clartés ne sont que plus chères, leur diluement sur les feuilles mortes, sur une fougère atteinte de pâleur et dans l'air laiteux.

Ô rameau que charge et quitte l'étourneau, combien vous balancez ! tant sont le sol et la nue comparables.

Tu ne te retiras point, tu ne le peux, ce n'est pas vrai que tu le feras, tu n'éteindras pas la mouillure de l'herbe.

Je ne vais pas, je vois. Je ne regarde pas, j'aime. J'aime cet espace dont se meuvent les arbres, dont l'alouette se suspend dans les nuées.

Terrible, je sais, fut le jour. Le ciel tenait chambre ouverte dans l'eau. Le moindre bougement des feuilles y faisait fulgurer des éclairs.

Comme ils repliaient leur grande aile jaune où les brins d'arc-en-ciel pendent ! L'ange a passé sans que j'aie de nouvelles de mon cœur.

Au loin bêlait la brebis sans bercail. Ai-je su s'il pleuvait sur les ornières du vent ? J'adorais la fixité glauque.

Je ne tiens pas à me connaître ni ne m'emporterai en paradis. C'est ta face, changeât-elle sous la mienne, qui fut ma passion. Et tu t'en irais ?

Je suis las de ce monde, mais non de l'étendue qui m'en sépare et que déjà menace la nuit.

Moi qui me suis levé heurtant du front Vesper, est-ce à nos disparitions que je marche avec ma civière sur l'épaule ?

A étendre la main je pourrais cueillir les étoiles. Mieux vaut si je dois dormir les sentir tourner sur ma paupière.

Je ne demande point de chansons d'aveugles. Que seulement le grand tilleul d'automne laisse sur le talus ses phrases d'or goutte à goutte descendre.

Ne t'éloigne pas. Si tu t'écartes c'est un soudain vieillard que tu quittes, un fagot mouillé, dénoué.

Est-ce qu'un cri sera maintenant mon espace ? car je crierai. Ou faut-il, clarté, à ton grincement de char dans la nuit guetter d'où se lève le vent ?

Si loin sois-tu, ne t'absente pas davantage, je te supplie. Mais si tu m'écoutes tu n'es plus toi-même.

Disparaître à ta guise, souveraine lumière, c'est ta façon de luire encore.

Si tu pouvais avoir le caprice de t'attarder, que ces dernières feuilles toutes pallides de l'étoilement du ciel ne s'en aillent pas dans le vent noir...

L'arbre est nu, je l'entends. J'entendais bruire les lèvres et les orages, mais supplice ! j'entends siffler la paix aiguë.

Ne sombre point, ne te retire pas de moi, amour. Ni toi non plus, amour.

Non, ni toi, chez coeur. Je ne te laisserai pas avec tes pleurs effrayants et ta solitude à jamais.

Ombre pareille à mon visage que tu trahis, je ne te trahirai pas, tu me restes.

Le bourdonnement des pas dans les branches brisées, ces sourdes lueurs de lampes dans la haie... Tu seras mon épouse plus éclatante de ténèbres que le jour n'eut de joie.

Si proche est mon chuchotement d'if et de buis d'hiver, je me lève à ta rencontre.

Que je m'essuie seulement la face, pour notre baiser, cette sueur sans raison. Je n'ai pas dormi quand tu venais.

Quel est ce cliquetis ? Fallait-il des épées pour me prendre ? j'ai honte.

Je reconnais ton haleine de terre, tes yeux obscurs. Quem quaeritis ?
 



Jean Grosjean, L'Apocalypse

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Ichimaru Gin
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Kwizera
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PostPosted: Sun 27 Jul - 13:17    Post subject: Jean Grosjean Reply with quote

L'oiseau sans sommeil qui se retourne dans l'arbre précipite de minces bronzes. Le croissant descend dans l'abreuvoir à la rencontre du croissant qui monte sur la forêt.

Obsédé d'une torche enfuie, tu passes, ange ivre, parmi les aîtres. Je me prosterne, ma cause est nue.

La fête est qu'il n'y ait point de fête mais cette trame seulement d'une passion. Je suis ta jalousie.

Je suis en toi ce qui me ne me tolère point. Ta façon de me regarder te dépossède et je ne peux le souffrir.

Je te veux sans l'amour de moi. Est-ce que tu supportes une femme maintenant ? une grande menteuse en bonnet phrygien ?

Je suis la clé de l'abime et la gubernatrice des morts, il ne faut pas que tu m'aimes.

Mon zèle t'interdis d'aimer de peur que je ne te haïsse, je ne pourrais pas.

Que le malheur ou le triomphe te défigure, j'y veux reconnaître encore tes yeux.

Que l'horrible durée que tu inventes ait vidé d'âme et de flamme tes yeux, ils demeurent le puits d'en haut où s'est jetée ma vie.

Qu'outragée de soie ou de lèpre soit ta chair, il n'est aucune lumière ailleurs.

Quoi le dieu ? quel dieu ? nuit, nuit, silence, mais tu es l'existence de l'être.


Jean Grosjean, l'Apocalypse
 

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PostPosted: Sun 27 Jul - 14:07    Post subject: Jean Grosjean Reply with quote

— Souris, du moins par politesse, à la seule minute au monde qui te regarde.

Trahis-toi sans dire mot en contrebande. N'éteins pas l'amour mais sa parole.

Ne me donne rien de peur de t'intéresser. Offre-moi seulement ce que je prends. À te pencher tu retarderais ta marche.

Ne me demande rien. Me voici qui ne suis que ce que je te restitue. Car si je projette ma silhouette devant moi c'est que je te tourne le dos, Soleil.

Ne dialogue pas avec ton miroir. Sois tel que rien ne soit. Que ta présence consume ta figure.

L'horloge patiente va et vient. Je ne peux rabattre la couverture des paupières sur mon visage puisque je n'ai plus de visage. Ne me regarde pas. Tu n'auras en moi nul repos. Je suis une voix encore peut-être mais sourde et incessante qui n'est autre déjà qu'à tes tempes le battement plus fort de ton cœur.



Jean Grosjean, Terre du temps

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Kwizera
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PostPosted: Sun 27 Jul - 14:08    Post subject: Jean Grosjean Reply with quote

Tu n'as peut-être inventé que par mégarde cet univers dont s'éparpillent les années dans l'abîme. Je fais corps avec ce penchant à disparaître puisque c'est ta guise et ton gré. J'avance au hasard des circonstances dans cette succession des jours et des nuits que tu monnaies. J'aime être un peu de poussière sur le mouvement de tes chevilles. Ô ta façon inusable de t'user.

Encore une après-midi syrienne. Après la sieste je m'allonge à demi à l'entrée de ma tente. L'ombre chaude y reste douce à cause des souffles qui passent. Par l'entrebaîllement de mes paupières je vois au ras de l'horizon le cône de neige de la montagne et d'ici là l'étendue de tes cailloux que les astres ont lancés. Éteinte maintenant leur flamme parmi les chardons.

Je regarde à travers mes cils l'apparente stagnation du monde. Rien ne me ferait bouger. Ah le plaisir de n'exister qu'à peine, juste de quoi le savoir et me sentir gagné par ma disparition. Cet amour de toi que tu m'as donné est trop haut pour que je te sois d'aucun service, sauf peut-être ton empreinte sur le gravier de mes jours.
 



Jean Grosjean, La rumeur des cortèges
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PostPosted: Sun 27 Jul - 14:08    Post subject: Jean Grosjean Reply with quote

Si vite


On a frôlé les villages du monde,
On s'arrache à ces jours qu'on n'a pas vus,
On s'écarte de soi. Tout va si vite.
juste eu le temps de m'essuyer les mains.
j'aurais aimé avoir longtemps vingt ans
Comme un busard qui plane.



Jean Grosjean, La rumeur des cortèges
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