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Emma Andievska

 
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Chloe Danthes


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Joined: 04 Jan 2008
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PostPosted: Fri 4 Jan - 01:12    Post subject: Emma Andievska Reply with quote

Emma Andievska

Djalapita
L'ombre du poignard déjà me tue, dit Djalapita, et tu te précipites sur moi, le poignard à la main.

Djalapita se nourrit de nuages, et ses pattes sont des nuages et ses mains sont des nuages, c'est pourquoi chaque fois il porte un autre nom.

Djalapita est universel. Il est chacun des objets et chacun des hommes, mais il n'est pas eux, il est Djalapita. Il y a deux mille ans on a essayé d'écrire la biographie de Djalapita, mais on finit par abandonner car Djalapita ne pouvait être contenu dans le mot. Il coulait du mot comme la pâte à pain, et chaque fois on courait à sa recherche dans le ciel et sur la terre. On ne peut décrire Djalapita.

Le nom de Djalapita change selon son humeur, selon le temps qu'il fait, et aussi selon la distance qui le sépare de l'eau.

Djalapita prit l'ascenseur, monta sur la tour de Babel et là il regarda en bas. Parmi les nuages de poussière, sur une des artères principales, était assis un gros enfant qui se curait le nez avec son doigt. « Cet enfant peut être mon disciple » pensa Djalapita « devant lui la vie s'ouvre comme une huître fraîche et lui révèle son mystère. » Il balança son pied surnuméraire sur cette rue et s'assit à côté de l'enfant. « Disciple ? » dit l'enfant en retirant le doigt de son nez. « Non » pensa Djalapita « cet enfant n'a pas de suite dans les idées. Il ne sera pas mon disciple. »

On peut manger Djalapita. Sur Djalapita on peut se promener, il est un paysage.

Aux courses Djalapita s'était assis au premier rang. Une petite vieille, assise à côté, s'est mise à crier, elle était légèrement myope et avait pris Djalapita pour un cheval. Elle avait oublié ses lunettes à la maison. Sa vue était juste suffisante pour apercevoir Djalapita. Personne ne prêta attention à ses cris parce que tous étaient absorbés par les chevaux, et Djalapita s'est dissimulé de la vieille avec sa main gauche et retourna à ses pensées. Djalapita s'était avisé ce jour que le mouvement des chevaux était une chose et que le mouvement de la vitesse une autre.
 

(...) 
Djalapita croyait à la parole. Mais brusquement la parole s'est mise à rompre les os de Djalapita, à lui briser son âme. Elle le jeta dans le bac et mélangé au ciment et aux saletés. Pauvre Djalapita est couché par terre, brisé, et la mauvaise parole danse autour de lui et chantonne : « Djalapita est naïf ! Comment peut-on croire à la parole ? »

Il fut ordonné à Djalapita d'apporter de l'eau. Il prit la rivière entière dans ses mains car cela lui faisait de la peine d'en arracher des morceaux d'eau. Il lui fut dit alors de remporter la rivière. L'obéissant Djalapita reposa la rivière dans son lit et se tint longtemps sur la berge, triste de ce que l'on n'a pas été content de lui. Djalapita était très bon.

Djalapita sortit dans le parc et s'assit sur un banc. Il avait envie de pleurer, comme on a envie d'eau quand on a soif, mais il ne savait pas comment faire. Il était assis, gauche et triste, les mains et les pattes traînant par terre. Des gamins s'étaient réunis autour et lui jetaient du sable. « Qu'il serait bon de mourir, au moins pour un jour » pensait Djalapita tandis que le sable formait des moustaches au-dessus de sa lèvre, déjà des gamins lui grimpaient dessus et le frappaient sur ses cils verts qui se brisaient et couraient se cacher dans l'herbe, comme s'ils étaient des lézards ou des paumes tintante et moites.

Djalapita venait si souvent réfléchir dans le parc que ses pensées emplissaient des espaces de plus en plus important dans l'air. Elles planaient dans le parc comme de gigantesques champignons et quiconque passait à travers eux s'imprégnait des pensées de Djalapita.

Djalapita était l'inventeur de l'aquatélégraphe. Il fallait penser dans l'eau, le visage posé sur la surface et l'eau transmettait les pensées de l'autre côté du globe terrestre. Il suffisait d'ouvrir le robinet pour recevoir l'aquatélégramme.

Un jour Djalapita alla au hammam, il grimpa tout en haut. Mais le masseur fut si zélé, si serviable, que le jet de vapeur arracha une jambe à Djalapita. Du sommet du hammam la jambe tomba sur un méthodiste qui se lavait la tête, et l'a tué. Et Djalapita se morfondit longtemps de ce qu'à cause de sa négligence un homme était mort.

Djalapita marchait le long du rivage en songeant aux choses mouvantes quand de lui s'approcha une jeune fille, elle jeta autour de son cou une laisse tressée de parole. Djalapita se mit à dépérir car la parole avait grillé en lui toutes les pensées. La jeune fille ne savait pas le malheur qu'elle avait causé, tandis que Djalapita était couché sur le rivage et les vagues coulaient par-dessus lui. « Que c'est dur » se lamentait Djalapita, mais les vagues étaient trop légères pour le laver de la parole qui avait piétiné en tous sens son corps et son âme. Il rongeait le sable et souffrait en se demandant pourquoi Djalapita est Djalapita. On peut tuer Djalapita d'une seule pensée malencontreuse.

Quand Djalapita était fatigué il s'asseyait par terre et battait les paysages alentour comme on le fait avec les cartes. Ensuite il en faisait des patiences, cela le reposait.

Quand Djalapita partait en voyage, dans une de ses poches, il emportait toujours un paysage de rechange.

Djalapita était l'inventeur d'une colle grâce à la quelle on pouvait étirer les instants agréables sur des années entières, et les siècles désagréables et même les ères entières on pouvait les réduire à un instant, ou à un millimètre.

Marchant dans la rue Djalapita vit une femme qui portait une lourde valise. Il voulut l'aider, mais en se retournant il vit que l'ombre même de cette femme avait disparu. Djalapita fut surpris mais se souvint que les hommes ne savent pas marcher aussi vite que lui. Pendant que la femme faisait un pas Djalapita était déjà hors de la ville. Il ne lui restait plus qu'à rebrousser chemin et chercher la femme qu'il avait voulu aider. Il la trouva avant même que celle-ci eut le temps de se rendre compte dans quelle direction Djalapita avait disparu avec sa valise.

Djalapita est allé à un concert. Mais la musique pulvérisa son corps en poussière, et il lui fallut toute une année pour le réunir, atome par atome.

Des amoureux sont venus voir Djalapita. « Partout il n'y a que voitures, immeubles, voies carrossables et il n'y a pas de place pour nous. » Djalapita les regarda et ne put leur refuser. Il se coucha sur le trottoir et son corps se dilata en arbres et buissons, et les voitures durent rebrousser chemin et contourner par des chemins périphériques le jardin qui venait de se créer.

Durant une nuit blanche où Djalapita était malade de tristesse parce qu'il était descendu trop prés des hommes, il inventa la pluie qui guérissait de toutes les maladies, et même de l'amour. Les hommes faisaient souffrir Djalapita, et lui était trop bon pour se défendre.

Se promenant dans la rue Djalapita se demandait pourquoi les gens en marchant balancent leurs bras. Voici la conclusion à la quelle il est arrivé : les gens balancent leurs bras pour mesurer l'espace, pour garder l'équilibre et pour ventiler le cosmos.

Un jour que Djalapita était devenu clochard il fonda une entreprise qui louait des champs célestes, des puits nébuleux et des nuages pliables, avec ou sans tonnerre. Il louait gratuitement aux chômeurs. Aux riches il prenait selon leurs revenus de cinq cents à mille dollars. Son entreprise louait aussi des paysages d'après mémoire.

Djalapita construisit un pont par-dessus l'océan et tout le long il planta des arbres pour que les personnes souffrant de vertige ne tombent pas en traversant. Finalement le pont était trop humide car Djalapita l'avait construit avec de l'océan et seuls ont eu le courage de l'emprunter trois ivrognes, pour qui, comme l'on sait, la mer n'arrive pas aux genoux (1).
 

(1) Adage oukraïnien.  
Djalapita était tranquillement couché dans l'eau en regardant le soleil quand vinrent les envoyés des juges, l'inviter à un débat. « Qu'est-ce qu'est la justice ? » lui demandèrent les juges pendant que Djalapita, essorait son corps pour ne pas éclabousser leurs robes d'hermine. « La justice est la bonté mesurée en millimètres » répondit Djalapita, mais il s'aperçut alors qu'il n'y avait plus personne dans la salle. Il n'avait pas fait attention et les juges furent emportés par l'eau qu'il avait essorée de son corps et qui les porta jusqu'à la rivière où il furent repêchés, plus morts que vifs, par un bateau qui transportait de touristes anglais.

Djalapita peut servir de thermomètre et aussi de pluviomètre.

Un homme amena un cafard à Djalapita, tenu par une ficelle, pour qu'il les départage. « Il me gâche la vie » se plaignait l'homme. « Très bien » dit Djalapita, et l'homme, comme le cafard, s'en allèrent, en ayant interchangé leurs corps. Quelques jours plus tard le cafard amena l'homme tenu par une ficelle et dit que cela était insupportable, qu'il n'avait jamais rencontré un cafard comme celui-ci. Et quand Djalapita échangea de nouveau leurs corps, le cafard partit d'un côté et l'homme de l'autre, et pendant longtemps ils se retournèrent l'un sur l'autre.

Djalapita décida de se reposer du terrestre et descendant sur la plus basse périphérie de l'univers, balança ses pieds dans le Néant, il écoutait comme sa tête se mêlait au ciel. Mais à ce moment quelqu'un lui chatouilla le ventre. Djalapita regarda sur la terre et soupira, se souvenant d'avoir promis d'être le parrain du fils de cet homme qui se tenait là et chatouillait avec un épi son ventre, pour lui rappeler le baptême. Djalapita voulu d'abord casser l'épi, mais il eut pitié car c'était tout ce que l'homme possédait, et la bonté de Djalapita était immense. Il racla le cosmos pour réunir sa tête et un peu d'air s'y mêla, car Djalapita n'avait pas le temps d'attendre que la tête intègre sa forme habituelle, pour plus de sûreté il la pressa avec ses pattes, pour qu'elle ne s'évapore pas en chemin, et l'on dit que ce soir, à la fête, Djalapita se conduisit très légèrement : il but, dansa et même raconta des histoires inconvenantes, qui plus tard devinrent les dogmes de certaines religions africaines.

Réduit à l'esclavage, Djalapita fut chargé de cirer les parquets. Djalapita s'acquittait de sa tâche avec une telle application que les invités, à peine arrivés, repartaient immédiatement pas les portes et par les fenêtres.

Un jour de grande canicule Djalapita se mit au frais dans une pastèque et ne remarqua pas quand on l'a cueilli et transporté au marché. Il ne retrouva ses esprits que sur la table quand on avait déjà commencé à découper la pastèque en tranches et qu'il y avait déjà perdu une patte. Djalapita sortit ses épaules du jus de pastèque et s'étira, mais les invités, pris de peur renversaient les chaises et la vaisselle et dans le tohu-bohu ils s'entre-tuèrent avec les fourchettes et les couteaux, puis il les rangea dans le buffet, il cracha sur les plaies pour guérir les invités et ensuite s'en alla boire de l'eau à la fontaine où se lavaient les moineaux. A cette fontaine Djalapita dit des paroles qui firent une révolution dans les sphères de la vie quotidienne et celle de l'économie. Et plus exactement que l'on pouvait manger la pastèque sans couteau ni fourchette.

« Je ne puis vivre sans toi » dit la goutte à Djalapita. « Je sais que tu es grand, je sais que tu es Djalapita et que je ne suis qu'une goutte mais cela ne change rien au problème, je ne puis vivre sans toi. » Djalapita fut si surpris d'entendre de tels propos que pendant trois jours il resta à la même place, sans pourvoir bouger, d'étonnement, et le quatrième jour il dit : « Si tu ne peux vivre sans moi alors vis avec moi » et il a placé la goutte derrière son oreille. Et de par le monde courut un gros rire, parce que Djalapita se promenait avec une goutte. « Il la porte derrière son oreille » en se tordant de rire disaient l'un à l'autre les babouins « mais le mieux c'est quand ils marchent côte à côte. Leur taille ! La vache sacrée, les voyant, est morte de rire. » Alors Djalapita s'adressa aux animaux et aux hommes et leur demanda pourquoi ils riaient, et tous montrèrent la goutte du doigt. « Elle est petite et insignifiante, dirent-ils, tu devrais avoir honte Djalapita. » « Il n'existe rein d'insignifiant ni de petit » dit Djalapita et il leur montra la goutte sur sa paume. Et tous, effrayés s'enfuyèrent en tous sens, ayant vu leurs visages distordus dans la goutte. Car la goutte était grande devant eux, comme le soleil, et tous devant elle étaient comme du sable, car telle était la volonté de Djalapita.

« Tu es lumineux ? » demandèrent à Djalapita deux réverbères en vadrouille. « Je suis transitoire » répondit Djalapita, et toux trois allèrent dans un troquet boire à leur rencontre.

« La tristesse vient de l'eau » a dit Djalapita.

« Qu'est-ce que c'est — le vent ? » demanda à Djalapita un enfant assis dans le sable en se frottant les yeux de ses poings. « Le vent est de l'eau abstraite » répondit Djalapita.

« Pourquoi les hommes fument-ils ? » s'étonna Djalapita et immédiatement il trouva la réponse : « Les hommes fument parce qu'ils sont mécontents de ce que personne ne fait brûler de l'encens pour eux, et ils le font eux-mêmes. »

On questionna Djalapita sur ce qu'il considérait comme le but suprême de la technologie. « Que les hommes puissent se soulever par les cheveux » répondit Djalapita, mais les journalistes ne notèrent pas cette réponse considérant qu'elle frôlait la métaphysique.
 

(...) 
Des baigneurs vinrent se plaindre à Djalapita. « Les gros nous empêchent de nous baigner, ils font sortir toute l'eau de la rivière » disaient les maigres. « Les maigres nous empêchent de nous baigner, ils rendent l'eau géométrique, et on ne peut pas se baigner dans une eau plate » disaient les gros. Djalapita les regarda, il regarda le sable sur lequel tous se tenaient et leur créa une eau à deux niveaux. Une eau où ne pouvaient se baigner que les maigres et une eau où seuls les gros pouvaient se baigner.

« Djalapita fait le monde flottant » dirent un jour les savants. Une fois décidé de dompter Djalapita par la grammaire, ils déclarèrent que Djalapita n'est pas du tout Djalapita, qua son origine est très suspecte, qu'il n'est pas du tout impossible qu'il soit le résultat d'une mauvaise lecture de deux mots sanscrit : jali pitar, qui veut dire le père de l'eau, et jali cara, dont le sens est celui qui vit dans l'eau. Quand on commencera à décliner Djalapita tout dans le monde retrouvera sa place, car le sanscrit est une langue morte et Djalapita est donc mort lui aussi, dirent-ils et ils ouvrirent les livres. Mais le temps qu'ils et ils ont ouvert les livres. Mais le temps qu'ils inscrivent les déclinaisons et décident de l'origine du mot Djalapita, le nom de Djalapita, à peine inscrit dans la grammaire, poussa sous forme d'une très très tendre salade, et les savants, oubliant ce qu'ils étaient en train de faire, en perdant leurs lunettes, s'absorbèrent dans les rumeurs de cataracte dans Djalapita et le gazouillis des oiseaux qui y chantaient.

Couché dans le fossé Djalapita écoutait comme la pluie essayait de convaincre le fer qu'elle était le soleil. Le fer aurait été convaincu si la langue de la pluie ne comportait pas tant de voyelles, estima Djalapita.

« Pousse-toi » demanda l'oiseau à Djalapita qui passait la nuit parmi les branches. Djalapita se poussa et détruisit la moitié de l'univers. L'oiseau chanta et Djalapita dit : « Ce qui est petit détruit ce qui est grand. »

Quand on obligea Djalapita à faire de la gymnastique le matin, il ne voulut pas refuser pour ne pas faire rougir ces gens de leur manque de tact, il y eut une éclipse de soleil.

Djalapita gratta son pied sur une vague et commença une partie d'échecs avec le vent. « Echec et mat » dit le vent et Djalapita réfléchit longtemps son prochain coup. « Mat et kouch » dit-il et gagna la partie.

Djalapita se demandait pourquoi les hommes se noient. Il connaissait l'eau, elle était longue et on ne pouvait s'y noyer. Il arriva à la conclusion que certainement il existe des trous dans l'eau, dans lesquels les hommes tombent à mort. Si l'on pouvait boucher ces trous avec des oreillers les hommes cesseraient de se noyer.
 

(...) 
« Qui a vu mon visage » dit Djalapita « toujours regardera l'eau. »

On avait invité Djalapita au congrès des mathématiciens pour qu'il contribue à résoudre le calcul des lois régissant la courbe céleste. Djalapita écouta toutes les théories, puis, coupant l'ongle de son plus jeune petit doigt, en a extrait une fleur et leur montra le résultat. Les mathématiciens furent tellement surpris par cette découverte qu'en renversant les chaises et perdant leurs lunettes ils coururent dans les champs chasser les papillons.

Djalapita alla parmi les plantes et son voyage dura deux cents ans.

Djalapita possède une seule qualité permanente — la bonté, tout le reste est à l'avenant.

Quand Djalapita fut nommé ambassadeur on lui remit un document en fer forgé pour qu'en le portant Djalapita ne l'endommage pas d'une de ses pattes mal surveillée, oubliant que Djalapita était le vaguemestre des pensées, et qu'il n'est jamais arrivé que Djalapita froisse une pensée ou en confonde la plus gracile teinte. La délicatesse de Djalapita est sans égale.

Djalapita alla à une exposition de peinture, mais les toiles confuses, sont discrètement sorties de la salle, en retenant précautionneusement leurs cadres pour ne pas faire de bruit.

« Pourquoi l'homme a-t-il une ombre ? » a-t-on demandé à Djalapita. « Cela est dû à ce que la lumière intérieure y fonctionne mal » répondit Djalapita.

Quand Djalapita prenait le tramway ou le métro il laissait ses pattes et ses pieds en surnombre dans les soutes à bagages.

Djalapita est tellement bon qu'on peut même faire des crêpes sur lui. C'est d'ailleurs ce que l'on faisait le Mardi Gras.

« Le vêtement limite le corps et l'esprit » décidèrent les hommes et ils habillèrent Djalapita pour le rendre enfin normal et lui imposer des limites, ne serait-ce que pour simplifier l'exercice d'admiration pour ses admirateurs, mais le temps de se mettre au travail il y eut tant de Djalapita hors des vêtements que les plus grands experts n'auraient pu dire si Djalapita était celui qui était vêtu ou celui qui ne l'était pas, car l'un et l'autre était Djalapita. (2)
 

(2) Voir à ce propos l'article de Georges Bataille intitulé Informe,
dans Document, n° 7, décembre 1929, p. 382.
 

Un jour un couple qui voulait aller au théâtre et qui au dernier moment n'arrivaient pas à trouver une nurse pour son bébé de trois mois, demanda à Djalapita de garder l'enfant jusqu'à son retour. Djalapita s'acquitta de sa tâche avec tant de zèle que quelques heures plus tard, lorsque les parents revinrent du théâtre, l'enfant avait eu le temps de grandir de vingt ans et voulait immédiatement prendre femme. S'ils ne voulaient pas, disait-il, il se ferait immédiatement ascète et irait sauver le monde. La chronique ne rapporte pas ce que fut la réponse des parents.

Djalapita inventa une passoire et quand une personne méchante passait à travers, elle devenait bonne, mais pour raison d'Etat la découverte fut interdite.

On demanda à Djalapita de tenir un discours à une réception d'hommes d'Etat. Tout le monde fut très surpris lorsque Djalapita ouvrit la bouche : à la place du discours attendu une nuée de moineaux s'envola dans les nuées. On reprocha à Djalapita de n'avoir pas tenu parole et ce fut au tour de Djalapita d'être surpris car c'était le meilleur discours qu'il ait jamais prononcé, et il ne comprenait pas ce qu'on lui voulait.

Inventé à un anniversaire Djalapita se pressait parce qu'il s'était mis en retard par de bonnes actions, quand sous ses pieds apparut un ruisseau qui lui barrait le chemin, Djalapita était tellement occupé par ses pensées qu'il avait déjà soulevé le pied pour l'enjamber mais il se souvint juste à temps que l'on ne doit pas enjamber ce qui est couché. Djalapita se sentit honteux, il longea le ruisseau en courant et ne fut même pas en retard en songeant en chemin sur ce qui est petite et ce qui est grand.

Au temps où l'on força Djalapita à élever des poulets dans une ferme, il se consacra avec tant de zèle à cette tâche qu'une compagnie aérienne finit par déposer une plainte auprès du tribunal. La compagnie se plaignait et disait en substance que si l'on n'arrêtait pas les activités de Djalapita elle se verrait forcer de déposer le bilan, étant incapable de supporter la concurrence. En effet depuis que Djalapita travaillait à la ferme, la plus part des passagers préféraient faire les longues traversées sur les poulets de Djalapita plutôt que sur des avions.

Parmi les inventions que fit Djalapita celle qui a eu le plus de succès dans les pays méridionaux furent les caniches dont la particularité était de faire leur promenade, quand leur maître n'avait pas le temps de les sortir, sur les ronds de fumée, sans tombé ni faire d'autres dégâts, ou, quand leur maître ne fumait pas, de se promener le long de sa respiration ; une autre de ses inventions très prisée par les ménagères obsédées de propreté étaient les chaussures qui ramassaient elles-mêmes les saletés qu'elles amenaient à la maison.

« L'homme prit conscience qu'il possédait une âme quand il inventa l'oreiller » dit Djalapita.

L'ozone c'est Djalapita qui n'a pas eu le temps de prendre corps. Mais il suffit de penser à Djalapita pour qu'il sorte déjà ses mains et ses pieds de l'air.
 

Traduit par Oles Masliouk
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Chloe Danthes


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PostPosted: Fri 4 Jan - 01:15    Post subject: Emma Andievska Reply with quote

Les Tigres
Le choix
Je pris conscience que l'un de mes pieds se trouvait dans le désert et que j'étais seul juste au moment où mon voisin me demanda un autre clou, pour fixer le tableau, que je soutenais de mon épaule. D'une main je tenais le marteau et une poignée de clous, et avec l'autre main, et plutôt avec l'autre coude, j'essayais de tenir le tableau de sorte qu'il soit exactement au milieu du mur, qu'il ne touche pas l'armoire, c'est à ce moment là que je sentis sous mes pieds le sable chaud. Je demandais encore quelque choseà mon voisin, je voulais me convaincre que je m'étais trompé, me convaincre que je n'avais pas franchi le seuil de la pièce où j'aidais mon voisin, mais les motsretentirent si loin de moi et la lune floue, quilentement se mit à traîner dans mon dos, me faisait découvrir les sables et les restes rocheux de quartz, que je n'avais pas tout de suite remarqué, bien qu'ils brillaient à en cacher le lac de sel desséché qui reflétait violemment la lune en des morceaux de plaques de zinc, je comprit immédiatement qu'il n'y avait plus de retour possible.
Je remarquai alors que je marchais, mon coude retenant toujours le tableau chez mon voisin, mais que mes pieds n'étaient pas encore habitués au désert. Je n'étais pas encore habitué à sentir sous mes pieds le sable et je n'avais pas envie de marcher, bien que l'air fût et la nuit protégeât de la chaleur, mais je savais que rien ne pourra me faire revenir d'ici et que j'étais inaccessible, quoi que l'on puisse me dire. Je devais encore rendre au voisin le marteau et les clous restants, dont je tenais une poignée dans la main, et lui dire quelque chose sur le pas de la porte pour me faire revenir de ce désert. Je dis donc que j'étais toujours heureux de l'aider, que s'il avait besoin de quelque chose, j'étais toujours prêt à lui rendre service, mais cela n'y fit rien, je m'éloignais de plus en plus. Il me serra la main et j'eus pitié de lui, car il ne soupçonnait même pas que j'étais en train de marcher dans le désert et que plus rien ne me fera revenir.
Il me remercia longuement, m'invita à venir plus souvent chez lui, de venir prendre le thé et qu'en général son appartement m'était toujours ouvert tandis que dans le désert je regardais attentivement la fleur orange de cactus qui venait d'éclore, et je sus que je ne reviendrai jamais de ce désert et que j'étais seul.
 

Traduit par Oles Masliouk 

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Chloe Danthes


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PostPosted: Fri 4 Jan - 01:16    Post subject: Emma Andievska Reply with quote

Les Malfaiteurs
Bien que j'habite au dernier étage et que la façade de l'immeuble ne possède ni corniche, ni crochets auxquels on pourrait s'agripper, chaque nuit j'entends les malfaiteurs escaladant la maison, et parfois j'arrive même à les voir. J'étais un peu inquièt au début - bien que je ne possède rien de précieux et que je n'attends aucun héritage - mais il m'avait semblé qu'ils passaient le plus clair de leur temps sous ma chambre. Pour plus de sûreté, attentivement, je fit le tour de ma chambre - bien que j'en connaisse parfaitement chaque objet - en essayant de tout regarder avec des yeux de malfaiteur, mais cette fois encore je n'y découvris aucun trésor. Alors l'idée m'est venu que peut-être ils avaient choisi une façade aussi inaccessible pour y faire passer le brevet de malfaiteur. On m'avait parlé un jour d'un vol perpétré chez des amis à moi : on leurs avait dérobé l'appartement, en laissant intact tout ce qu'il contenait. On retrouva tous les objets suspendus en l'air là où auparavant se trouvait l'appartement, mais l'appartement lui-même avait disparu sans laisser la moindre trace. Des années durant ce vol fut considéré comme le chef-d'œuvre de la cambriole, mais un seul coup d'œil sur les malfaiteurs accrochés à la façade de l'immeuble m'a fait comprendre que pour grimper sur une façade comme une mouche, absolument insensible à la loi de la pesanteur, il fallait être maître malfaiteur depuis bien longtemps. Ce devait être là des gens ayant passés tous les examens et qui avaient un tout autre but en tête. Plusieurs fois j'ai vu leurs dos, car bien sûr je ne pouvais plus dormir, j'écoutais leurs déplacements prudents - que l'on ne saurait entendre - à moins d'avoir une oreille bien entraînée - et que personne n'entendait, à part moi. J'en ai parlé à mots couverts au musicien qui habite à l'étage au-dessus, mais il faut croire que ses oreilles ne sont remplis que de sons qui peuvent être divisés par un nombre entier et qu'elles n'appréhendent pas les sons indivisibles ; il ressort clairement de ses discours qu'il habite un monde où le plus petit son est au moins aussi gros qu'une soucoupe. Et malgré la bonne volonté dont il semble faire preuve, il est évident qu'on ne peut plus rien pour les gens comme lui. Il avait essayé de paraître sincère en disant que s'il entendait quelque chose il me le ferait savoir. Mais il ne sait pas que je n'ai plus besoin de lui. Il arrive trop tard. Je possède désormais l'explication, mais je ne la lui donnerais pas pour ne pas faire allusion à sa mauvaise ouïe. En effet, par une nuit d'insomnie, je réussis à voir le visage de l'un des malfaiteurs, celui qui était le plus près de moi. Alors je sus que les malfaiteurs s'entraînent pour la vie d'outre-tombe.



© Emma Andievska, le traducteur et la Librairie Oukraïnienne Éphémère


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V.O


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PostPosted: Wed 30 Apr - 10:37    Post subject: Emma Andievska Reply with quote

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"... solitaire et terriblement libre dans l'inimitié des ténèbres primitives".
Faulkner.
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