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Kwizera Administrateur
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Posted: Wed 5 Mar - 21:55 Post subject: Marina Tsvetaeva |
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Je contemple parfois la photo d'Irina. Un petit visage rond (jadis !) encadré de boucles d'or, un immense front plein de sagesse, des yeux sombres, profonds - vides, peut-être - des "yeux perdus" - une délicieuse bouche vermeille - un nez rond épaté - quelque chose de négroïde dans la structure du visage - un nègre blanc. - Irina ! - Je pense peu à elle désormais, je ne l'ai jamais aimée dans la réalité, toujours en rêve - je l'aimais quand, arrivant chez Lilia, je la retrouvais dodue et pleine de santé, je l'aimais cet automne, quand Nadia (la nounou) l'a ramenée à la campagne, j'admirais ces cheveux merveilleux. Mais l'attrait de la nouveauté passait, l'amour tiédissait, sa stupidité m'irritait (une tête comme bouchée à l'émeri !), sa saleté, sa gloutonnerie aussi, d'une certaine manière, je ne croyais pas qu'elle grandirait - je ne pensais pourtant absolument pas à sa mort - simplement, c'était une créature sans avenir. - Avec - peut-être - un avenir de génie ?
Irina ne fut jamais pour moi une réalité, je ne la connaissais pas, ne la comprenais pas. Or, je me rappelle maintenant son sourire pudique - si embarrassée - si rare ! - qu'elle tentait immédiatement d'étouffer.
Et la façon dont elle me caressait la tête : - "a-i-i, a-i-i, a-i-i" (gentille) - et dont elle riait - quand je la prenais sur mes genoux (une dizaine de fois dans toute sa vie !)
Et me vient une pensée - pas une pensée, mais une phrase que, ravivant la douleur, presque à haute voix, je me dis à moi-même :
- "Si même Irina n'a plus voulu manger, c'est que les affres de la mort étaient vraiment là..."
Irina ! - Comment est-elle morte ? Que ressentait-elle ? Est-ce qu'elle se balançait ? Quelles visions lui restaient en mémoire ? Un fragment peut-être de la maison de la rue Boris et Gleb - Alia - moi ? Chantait-elle "Aïe - doudou - doudou - doudou..." Comprenait-elle quelque chose ? Qu'a-t-elle dit - en dernier ? Et de quoi est-elle morte ?
Je ne saurai jamais.
La mort d'Irina est horrible en ce qu'elle aurait si facilement pu ne pas être. Le médecin aurait diagnostiqué la malaria d'Alia - j'aurais eu un tout petit peu plus d'argent - Irina ne serait pas morte.
La mort d'Irina est pour moi aussi irréelle que sa vie. - J'ignore sa maladie, je ne l'ai pas vue malade, je n'ai pas assisté à sa mort, je ne l'ai pas vue morte, je ne sais pas où est sa tombe.
- Monstrueux ? - Oui, vu de l'extérieur. Mais Dieu qui voit dans mon cœur sait que si je ne suis pas allée lui dire adieu, ce n'est pas par indifférence, mais parce que je NE POUVAIS PAS. (Je n'allais pas la voir vivante... -)
Irina ! Si le ciel existe, tu es au ciel, comprends et pardonne-moi, moi qui ait été une mauvaise mère qui n'a pas su surmonter son aversion envers ta sombre et incompréhensible nature. - Pourquoi es-tu venue sur terre ? - Connaître la faim - chanter "Aïe doudou...", marcher sur le lit, secouer les barreaux, te balancer, essuyer les rebuffades...
Etrange, incompréhensible - mystérieuse créature, étrangère à tous, n'aimant personne - avec des yeux si magnifiques ! - et une robe si horrible !
- Avec quels vêtements l'a-t-on enterrée ? - Et sa petite pelisse qui est restée là-bas.
(31/03/1921)
Carnets
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Ichimaru Gin
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Kwizera Administrateur
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Posted: Wed 5 Mar - 21:57 Post subject: Marina Tsvetaeva |
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La mort d'Irina est horrible en ce qu'elle est parfaitement contingente. (Si elle est morte de faim - un tout petit peu de pain ! si de la malaria - un tout petit peu de quinine - oh ! - UN TOUT PETIT PEU D'AMOUR, [phrase inachevée].
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Ichimaru Gin
Last edited by Kwizera on Tue 29 Jul - 00:07; edited 1 time in total |
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Kwizera Administrateur
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Posted: Thu 6 Mar - 17:46 Post subject: Marina Tsvetaeva |
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(A Boris Pasternak, le 10/02/1923)
Vous êtes le premier poète que - de ma vie – je vois (j’excepte Blok : il ne comptait déjà plus parmi les vivants ! Quant à Biely – c’est autre chose) . Vous êtes le premier poète au lendemain duquel je crois comme au mien. Vous êtes le premier dont les vers valent moins que lui-même, bien qu’ils valent plus que tous les autres. Pasternak! J'ai connu beaucoup de poètes : et des vieux et des jeunes. Pas un seul ne se souvient de moi. C'étaient des faiseurs de vers: ils faisaient magnifiquement des vers, ou (plus rarement) faisaient des vers magnifiques. Un point c’est tout. La marque du forçat, qui est celle du poète, je ne l’ai vue sur aucun d'eux : ça brûle à une verste ! Des panonceaux de rimailleurs, j'en ai vu beaucoup – et de toutes sortes : ça tombe du reste aisément, au premier coup de vent de l'existence quotidienne. Ils vivaient et (à côté) écrivaient des vers – sans vision, sans excès, économisant sur tout en vue de quelques vers – non seulement ils vivaient, mais ils vivaient bien. Et s'étant assez gobergés, ils s'autorisaient un vers : une petite promenade [...]. Ils étaient pires que des non-poètes car, tout en sachant ce que les vers leur coûtent (des mois et des mois d'abstinence, de lésine, de néant !), ils n’en exigeaient pas moins de leur entourage une exorbitante compensation : encensoir, génuflexions, monument de leur vivant. Jamais je n'ai été tentée de leur refuser : j'encensais galamment – puis je prenais mes distances. Et, par-dessus tout, j'aimais le poète quand il avait envie de manger ou bien avait mal à une dent : cela rapprochait, humainement. J’étais la nounou vouée aux poètes, la pourvoyeuse de leurs petits côtés – surtout pas poète ! ni muse non plus ! – leur jeune (parfois tragique, mais tout de même) nounou ! Aux côtés d'un poète, toujours j’oubliais que j'étais – moi – poète. S'il le rappelait – je me récusais. Le plus drôle, c'est que, tout en voyant comment ils les écrivent (leurs vers), j'en venais à les considérer, eux, comme des génies, et à me voir, moi, sinon comme une nullité, du moins comme une extravagante, quasi comme une enfant terrible de la plume - « Voyons, suis-je donc vraiment poète? Je vis tout simplement ! – J'ai mes joies, mon chat, mes peines, quelques parures et les vers que j'écris. Tenez, Mandelstam, par exemple, ou Tchouriline, ça ce sont des poètes. » Une telle disposition d'esprit était contagieuse: on me passait tout - mais personne ne me prenait au sérieux. C'est pourquoi, entre 1912 (J'avais dix-huit ans) et 1922, malgré cinq manuscrits au moins, je n'ai pas publié un seul livre. C'est pourquoi je n'ai aucune renommée et n'en aurai jamais. (Ce qui d'ailleurs ne m’afflige que d'un point de vue strictement extérieur : en sept mois, depuis mon départ de Berlin, j'ai gagné, le mois dernier, douze mille marks allemands, au prix d’inlassables envois un peu partout. Je vis à la charge des Tchèques, autrement je crèverais !) Mais revenons à vous. Vous, Pasternak, qui (en toute candeur) le premier poète de ma vie. De l'avenir de Pasternak, je réponds avec la même sérénité que du passé de Lord Byron. (Au fait : brusque illumination. Vous vous ferez très vieux, vous devez accomplir une longue ascension, veillez à ne pas mettre de bâtons dans les roues du Régent !) – Vous êtes le seul dont je puisse me dire la contemporaine, aussi – avec joie ! – à pleine voix ! je le fais. Lisez cela avec détachement, comme je l'écris, il ne s'agit ni de vous ni de moi, ce n'est pas ma faute si vous n'êtes mort il y a cent ans, c'est devenu presque impersonnel, et vous le savez. On ne se confesse pas au prêtre, mais à Dieu. Je me confesse (je ne me repens pas : je répands l'encens !) non à vous, mais à l'Esprit en vous. Il est plus que vous – il en a entendu d'autres ! Vous, si grand : vous n'en êtes pas jaloux. Le dernier mois de cet automne, je l'ai passé vous, pas avec le livre – inlassablement, sans une absence. Fut un temps où j'allais souvent à Prague : eh bien! c'était l'attente du train à notre petite minuscule, tout humide. J'arrivais trop tôt, au crépuscule, avant les réverbères. J'arpentais d'un bout à l'autre le quai obscur – loin ! Il y avait un endroit – le poteau d'un réverbère – sans lumière, où je vous convoquais : « Pasternak ! » Longs entretiens côte à côte – vagabonds. Il y a deux endroits où j'aimerais aller avec vous : Weimar, chez Goethe, et le Caucase (le seul endroit où j’imagine Goethe...). Je ne dirai pas que vous m'êtes indispensable, vous êtes incontournable dans ma vie : quelle que soit la direction de mes pensées, le réverbère se dresse. Ce réverbère, je l'aurai par la magie. Alors, cet automne, je n'étais nullement troublée que tout se passât ainsi, à votre insu, sans votre agrément. Ce n'était pas ma volonté de vous convoquer, si tu veux – tu peux (et dois !) cesser de vouloir. Quant au vouloir – une absurdité. Quelque chose en moi voulait. Et puis, convoquer votre âme, c'est facile: elle n’est jamais à la maison. « A la gare » ou « chez Pasternak », c'était la même chose. Je n'allais pas à la gare, j'allais chez vous. Et comprenez-moi bien : jamais nulle part ailleurs que sur cette verste d'asphalte. En quittant la station, mieux : en montant dans le train – je vous laissais tout simplement : c'était sec et net. Je ne vous prenais pas avec moi dans la vie. Et je n'ai jamais provoqué. Lorsque cessèrent les (indispensables) trajets à Prague, c'en fut fini de vous aussi. Je le raconte parce que maintenant c'est passé. Et toujours, toujours, toujours, Pasternak, dans toutes les gares de ma vie, sous tous les réverbères de mes destins, longeant tous les asphaltes, sous toutes les « diagonales averses », toujours - il en sera ainsi : mon appel, votre venue.
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Kwizera Administrateur
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Posted: Thu 6 Mar - 17:57 Post subject: Marina Tsvetaeva |
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Votre recueil. Pasternak, j'ai quelque chose à vous demander. Le poème « Ainsi commencent les Tziganes... » : dédiez-Ie-moi. (En pensée.) Offrez-le moi. Que je sache qu'il est à moi. Que personne n’ait l'audace de penser qu'il lui appartient.
Pasternak, il existe un code secret. Vous, vous êtes entièrement codé, tout à fait irrécupérable pour le « public ». Message codé d'un roi ou d'un chef d'armée. Vous êtes la correspondance échangée entre Pasternak et son Génie. (Qu'est-ce qu'un tiers viendrait y faire, quand tout est là : une fois décacheté – cacher !) Si jamais on vous aime, alors ce sera de peur : certains par peur d'être « à la traîne », d'autre (les plus perspicaces) – au flair. Mais vous connaître !… Même moi, je ne vous connais pas, jamais je n'oserai puisque Pasternak, souvent, ne se connaît pas lui-même, Pasternak trace des signes : c'est plus tard – dans l'élan d'une illumination nocturne – qu'il prend conscience, l'espace d'une seconde, pour, au matin, oublier à nouveau.
Mais il existe un autre monde, où votre cryptographe est une enfantine calligraphie... Un monde où vous lire est un jeu. Relevez plus haut la tête – plus haut ! Là est votre « Musée polytechnique » (NB : salle de Moscou où les poètes lisent leurs vers). _________________ [Too bad... it woud have been nice if my capture lasted a little longer...]
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Kwizera Administrateur
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Posted: Thu 6 Mar - 18:05 Post subject: Marina Tsvetaeva |
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Et maintenant, Pasternak, une prière: ne repartez pas pour la Russie sans m'avoir vue. La Russie c'est pour moi « un grand peut-être », quasiment l’autre monde. Vous partiriez pour la Guadeloupe, les serpents, les lépreux : je ne vous lancerais pas cet appel. Mais pour la Russie: si ! – Alors, Pasternak, prévenez-moi, j'arrive. En apparence – pour affaires, en vérité – pour vous : votre âme : nos adieux. Une fois déjà vous avez ainsi disparu – à Novo-Dévitchi, au cimetière: vous vous êtes dérobé à...Vous n'étiez plus là, tout simplement. Ce souvenir m'effraie, me rebute – alors je lutte pour... tiens, pour quoi? Mais pour une poignée de main tout simplement. De façon générale, je doute de votre existence, mais en même, elle m'apparaît trop comme un rêve : par le côté sans réserve (retrouvez-en le sens premier !), par la certitude, par la cécité dont je suis atteinte à votre égard. Je pourrais écrire un livre de nos rencontres, rien qu'en rétablissant les faits, hors de toute fiction. Ainsi, sûre de votre être, c’est votre existence dont je doute : vous êtes absent, tout simplement. Je n'insisterai pas, mais j’attends une réponse. Je n'insisterai pas, seulement, si vous n'exaucez pas ma prière (sous quelque prétexte que ce soit) – blessure à vie. Je ne redoute pas votre départ, mais votre disparition. _________________ [Too bad... it woud have been nice if my capture lasted a little longer...]
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Kwizera Administrateur
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Posted: Thu 6 Mar - 18:18 Post subject: Marina Tsvetaeva |
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(A Alexandre Bakhrakh, le 10/01/1924)
Quand j'avais seize ans, et vous six ou à peu près, vivait en ce monde une femme qui en tout était le contraire de moi : Tarnovskaïa. Vivait aussi en ce monde un homme, Priloukov - son ami, un de ses innombrables amants. Quand au-dessus de la tête de Tarnovskaïa – à Nice, à Paris, ou ailleurs encore – s'amoncelaient les nuages – pas de plaisants nuages, car elle ne plaisantait pas – elle dépêchait invariablement un télégramme à Priloukov et invariablement recevait la même réponse: « J'y pense ». (Elle était séparée depuis longtemps de P. Il vivait à Moscou, elle – partout.) Priloukov est, pour moi, l'incarnation la plus accomplie de l'amour masculin, de l'amour – en général. Si j'étais née homme, j'aurais été Priloukov. Priloukov me réconcilie avec la terre, c'est déjà le ciel. Ainsi donc, mon ami, si vous avez en vous-même la capacité de vous hausser à la hauteur de Priloukov, si au moindre gémissement de moi – « J'y pense » (toujours et en tout lieu), si la jalousie terrestre est vaincue, si vous m'aimez moi tout entière, avec tout (tous !) ce qui est en moi, si vous m'aimez plus haut que la vie – aimez-moi ! Je m'adresse à vos vingt ans, – vous seriez plus âgé – je n'aurais pas attendu cela de vous (je l'attends). Je veux vous donner la possibilité de devenir CELUI QUI AIME, vous donner de devenir l'amour même – admettons à travers moi ! Vous parlez d'amitié. Mon petit garçon, c'est un leurre. Quel ami suis-je ? Je suis une amie, pas un ami. Conçue comme une amie. Vous parlez aussi d’un amour pour une autre. Moi – un autre. Vous – une autre. Alors à quoi bon ?! Épousez l'autre, «vivez » avec les autres, vivez – par les autres, mais aimez – moi. Sinon, cela n'a aucun sens. Écoutez, bien sûr que j'attends de vous un miracle mais vous avez vingt et un ans et je suis poète. De plus, cela fut en ce monde : pas l'amour réciproque, de l'un à l'autre bout du monde, mais l'amour, personnel d'un seul. Il prenait sur lui tout l'amour, ne voulait rien pour lui-même, hormis : aimer. C'était lui l'Amour. _________________ [Too bad... it woud have been nice if my capture lasted a little longer...]
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