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Kwizera Administrateur
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Joined: 20 Sep 2007 Posts: 700
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Posted: Sat 22 Sep - 12:18 Post subject: M. Proust |
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CONTRE SAINTE-BEUVE
Je sais bien qu'il est de l'amour de certains lieux d'autres formes que l'amour littéraire, des formes moins conscientes, aussi profondes peut être. Je sais qu'il est des hommes qui ne sont pas des artistes, des chefs de bureau, des petits ou grands bourgeois, des médecins qui, au lieu d'avoir un bel appartement à Paris ou une voiture, ou aller au théatre, placent une partie de leur revenu pour avoir une petite maison en Bretagne, où ils se proménent le soir, inconscients du plaisir artistique qu'ils éprouvent, et qu'ils expriment tout au plus en disant de temps en temps : "Il fait beau, il fait bon" ou "C'est agréable de se promener le soir". Mais rien ne nous dit même que cela existait chez Racine, et en tout cas n'aurait eu nullement le caractère, la nostalgie, la couleur de rêve de Sylvie. Aujourd'hui toute une école, qui à vrai dire a été utile, en réaction de la logomachie abstraite régnante, a imposé à l'art un nouveau jeu qu'elle croit renouvelé de l'ancien, et on commence par convenir que pour ne pas alourdir la phrase on ne lui fera rien exprimer du tout, que pour rendre le contour du livre plus net on en bannira l'expression de toute impression difficile à rendre, toute pensée, etc., et pour conserver à la langue son caractère traditionnel on se contentera des phrases qui existent, toutes faites, sans même prendre la peine de les repenser. Il n'y a pas un extrême mérite à ce que le ton soit plus rapide, la syntaxe d'assez bon aloi, et l'allure dégagée. Il n'est pas difficile de faire le chemin au pas de course si on commence avant de partir par jeter à la rivière tous les trésors qu'on était chargé d'apporter. Seulement la rapidité du voyage et l'aisance de l'arrivée sont assez indifférentes, puisque à l'arrivée on n'apporte rien.
C'est à tort qu'on croit qu'un tel art a pu se réclamer du passé. Il ne doit en tout cas, moins que de personne, se réclamer de Gerard de Nerval. [...] Rien n'est plus loin de Sylvie. _________________ [Too bad... it woud have been nice if my capture lasted a little longer...]
Ichimaru Gin |
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Kwizera Administrateur
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Joined: 20 Sep 2007 Posts: 700
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Posted: Wed 5 Mar - 13:34 Post subject: M. Proust : Sodome et Gomorrhe |
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[...] malheureusement, si les yeux sont quelques fois l'organe où se révèle l'intelligence, le nez (quelque soit d'ailleurs l'intime solidarité et la répercussion insoupçonnée des traits les uns sur les autres), le nez est généralement l'organe où s'assouvit le plus aisément la bêtise.
_________________ [Too bad... it woud have been nice if my capture lasted a little longer...]
Ichimaru Gin |
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Kwizera Administrateur
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Joined: 20 Sep 2007 Posts: 700
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Posted: Wed 18 Jun - 19:48 Post subject: M. Proust |
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ALBERTINE DISPARUE
Je laissai toute fierté vis-à-vis d'Albertine, je lui envoyai un télégramme désespéré lui demandant de revenir à n'importe quelles conditions, qu'elle ferait tout ce qu'elle voudrait, que je demandais seulement à l'embrasser une minute trois fois par semaine avant qu'elle se couche. Et elle eût dit : une fois seulement, que j'eusse accepté.
Elle ne revint jamais. Mon télégramme venait de partir que j'en reçus un. Il était de Mme Bontemps. Le monde n'est pas crée une fois pour toutes pour chacun de nous. Il s'y ajoute au cours de la vie des choses que nous ne soupçonnions pas. Ah ! ce ne fut pas la suppression de la souffrance que produisirent en moi les deux premières lignes du télégramme : "Mon pauvre ami, notre petite Albertine n'est plus, pardonnez-moi de vous dire cette chose affreuse, vous qui l'aimiez tant. Elle a été jetée par son cheval contre un arbre pendant une promenade. Tous nos efforts n'ont pu la ranimer. Que ne suis-je morte à sa place !" Non, pas la suppression de la souffrance, mais une souffrance inconnue, celle d'apprendre qu'elle ne reviendrait pas. Mais ne m'étais-je pas dit plusieurs fois qu'elle ne reviendrait peut-être pas ? Je me l'étais dit, en effet, mais je m'apercevais maintenant que pas un instant je ne l'avais cru. Comme j'avais besoin de sa présence, de ses baisers pour supporter le mal que me faisaient mes soupçons, j'avais pris depuis Balbec l'habitude d'être toujours avec elle. Même quand elle était sortie, quand j'étais seul, je l'embrassais encore. J'avais continué depuis qu'elle était en Touraine. J'avais moins besoin de sa fidélité que de son retour. Et si ma raison pouvait impunément le mettre quelque fois en doute, mon imagination ne cessait pas un instant de me le représenter. Instinctivement je passai ma main sur mon cou, sur mes lèvres qui se voyaient embrassés par elle depuis qu'elle était partie, et qui ne le seraient jamais plus ; je passai ma main sur eux, comme maman m'avait caressé à la mort de ma grand-mère en me disant : "Mon pauvre petit, ta grand'mère qui t'aimait tant ne t'embrassera plus." Toute ma vie à venir se trouvait arrachée de mon coeur. Ma vie à venir ? Je n'avais donc pas pensé quelquefois à la vivre sans Albertine ? Mais non ! Depuis longtemps je lui avais donc voué toutes les minutes de ma vie jusqu'à ma mort ? Mais bien sûr ! Cet avenir indissociable d'elle, je n'avais pas su l'apercevoir, mais maintenant qu'il venait d'être descellé, je sentais la place qu'il tenait dans mon coeur.
[...]
Dans ces cas, où c'est une atteinte vaine, un mot de refus qui fixe un choix, l'imagination fouettée par la souffrance va si vite dans son travail, fabrique avec une rapidité si folle un amour à peine commencé et qui restait informe, destiné à rester à l'état d'ébauche depuis des mois, que par instants l'intelligence, qui n'a pu rattraper le coeur, s'étonne, s'écrie : "Mais tu es fou, dans quelles pensées nouvelles vis-tu si douloureusement ? Tout cela n'est pas la vie réelle." Et, en effet, à ce moment-là, si on n'était pas relancé par l'infidèle, de bonnes distractions qui vous calmeraient physiquement le coeur suffiraient pour faire avorter l'amour. En tout cas, si cette vie avec Albertine n'était pas, dans son essence, nécessaire, elle m'était devenue indispensable.
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Ichimaru Gin |
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