LES POSSEDES
- Vous aimez les enfants ?
- Oui, répondit Kirilov d'un ton assez indifférent du reste.
- Par conséquent, vous aimez aussi la vie ?
- Oui, j'aime la vie ; pourquoi ?
- Parce que vous êtes décidé à vous brûler la cervelle.
- Eh bien ? quel rapport y a -t-il ? La vie est une chose, la mort en est une autre. La vie existe, et la mort n'existe pas.
- Vous croyez donc maintenant à la vie future éternelle ?
- Non, pas à la vie future éternelle, mais à la vie éternelle ici même. Il est des instants, vous arrivez à des instants où le temps s'arrête soudain et le présent devient éternité.
- Vous esperez parvenir à cet instant ?
- Oui.
- Je ne pense pas que cela soit possible de notre temps, observa Nicolaï Vsévolodovitch, sans ironie lui non plus. Il parlait lentement, l'air absorbé. - Dans l'Apocalypse, l'Ange jure que le temps ne sera plus.
- Je le sais. Et c'est exact. C'est dit d'une façon nette, précise. Quand l'homme tout entier aura atteint le bonheur, le temps ne sera plus, parce qu'il ne sera plus nécessaire.
- Où disparaîtra-t-il ?
- Nulle part. Le temps n'est pas un objet, mais une idée qui s'éteindra.
- Ce ne sont que des vieux lieux communs philosophiques, toujours les mêmes depuis le commencement des siècles, murmura Stavroguine avec une sorte de regret méprisant.
- Oui, toujours les mêmes, depuis le commencement des siècles, et il n'y en aura jamais d'autres ! s'écria Kirilov, et ses yeux s'allumèrent soudain, comme si cette idée était déjà une garantie de victoire.
- Vous paraissez très heureux, Kirilov ?
- Oui, très heureux, répondit celui-ci, comme s'il prononçait des paroles fort ordinaires.
- Cependant il y a peu de temps encore vous étiez de mauvaise humeur, vous étiez irrité contre Lipoutine...
- Hum... maintenant je ne le suis plus. Alors, je ne savais pas encore que j'étais heureux. Avez-vous une feuille, une feuille d'arbre ?
- Certainement.
- J'en vis une dernièrement, jaunie, avec un peu de vert encore, les bords légèrement pourris. Le vent la chassait. Quand j'avais dix ans, l'hiver, je fermais exprès les yeux et me représentais une feuille verte, brillante, avec ses nervures, sous le soleil. J'ouvrais les yeux et ne croyais pas à la réalité. Ce que j'avais vu était trop beau. Et je fermais à nouveau les yeux.
- C'est une allégorie ?
- Non... pourquoi ? Ce n'est pas une allégorie. C'est une feuille, tout simplement. Une feuille, c'est bien. Tout est bien.
- Tout ?
- Tout. L'homme est malheureux parce qu'il ne sait pas qu'il est heureux. Uniquement pour cela. Tout est là. Ceui qui le saura deviendra aussitôt heureux, à l'instant même. La belle-fille va mourir, l'enfant vivra, tout est bien. Je l'ai découvert brusquement.
- Et si l'on meurt de faim, si l'on fait du mal à une petite fille, est-ce bien aussi ?
- Oui. Et si quelqu'un fend le crâne à celui qui a deshonoré l'enfant, c'est bien. Et si on ne lui fend pas, c'est bien aussi. Tout est bien, tout. Et ceux-là sont heureux qui savent que tout est bien. S'ils savaient qu'ils sont heureux, ils seraient heureux ; mais tant qu'ils ne savent pas qu'ils sont heureux, ils ne sont pas heureux. Voilà toute l'idée, l'idée tout entière, et il n'y en a pas d'autres.
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[Too bad... it woud have been nice if my capture lasted a little longer...]
Ichimaru Gin